par François Hollande

Après une visite de la capitale allemande, le 8 mai dernier, François Hollande revient sur les relations entre Paris et Berlin, affirmant que seul un axe franco-allemand de coopération fort peut ouvrir une ère nouvelle pour une Europe politique

La France et l’Allemagne sont comme les deux sœurs aînées de la famille européenne. Et comme dans une famille où l’on a vécu beaucoup d’intimité, beaucoup d’échanges, beaucoup de disputes, et enfin une réconciliation essentielle, cette enfance partagée est un acquis fondateur qui nous aide et nous oblige à regarder ensemble vers l’avenir.

Il a fallu du temps pour que les Français et les Allemands arrivent à surmonter leurs préjugés, à faire revivre la tradition d’échange et d’amitié, à dépasser les rancunes et les meurtrissures de l’Histoire. Cela n’aurait pas été possible sans le formidable travail de mémoire (Vergangenheitsbewältigung) accompli par la société allemande au lendemain de la Seconde guerre mondiale.

Cela n’aurait pas été possible non plus sans des hommes d’Etat qui ont su avoir foi dans l’homme, dans la réconciliation, dans le progrès, dans la construction de l’Europe. Après la tentative de Briand et de Stresemann, interrompue par la crise mondiale de 1929 et par l’arrivée d’Hitler au pouvoir, ce fut le moment magique de Monnet, de Schuman et d’Adenauer, où s’est enclenchée la dynamique vertueuse de l’entente franco-allemande et de la construction européenne.

Ce fut aussi l’œuvre d’Adenauer et du général de Gaulle, signataires du traité de l’Elysée fondant la relation particulière entre nos deux pays (22 janvier 1963). Ce fut encore François Mitterrand et Helmut Kohl, qui ont fait converger le langage des symboles (l’émouvante poignée de main de Verdun, 1984) et l’action politique au service de la construction européenne.

Pourtant, tout cet acquis reste fragile. Les historiens savent que rien n’est jamais définitif, et Jean Monnet le savait qui affirmait que « rien n’est possible sans les hommes, rien n’est durable sans les institutions ». Il est de mode de répéter que le temps de la réconciliation est terminé, que notre relation s’est normalisée, qu’il faut désormais assumer sans états d’âme nos différences et nos conflits d’intérêts. De tels discours expriment au mieux une paresse intellectuelle et politique, et au pire le risque de retour d’une véritable faille entre nos deux pays.

Depuis la fin du deuxième septennat de François Mitterrand, la France et l’Allemagne ont connu des crises difficiles. Je pense à l’affrontement sur le financement de l’Union européenne, au Conseil européen de Berlin en 1999, puis sur la réforme des institutions européennes, au sommet de Nice (2000). Je pense, plus récemment, à l’affrontement sur la gestion de l’euro, sur l’Union pour la Méditerranée, sur la question du désarmement nucléaire, ou sur l’intervention militaire en Libye.

De tels conflits ne sont pas sans dangers. Je fais mienne l’appréciation de Jacques Delors, qui a expliqué récemment que la relation franco-allemande était un « arbre de vie » de l’Europe, qu’il fallait continuer à arroser pour le faire croître.

Mais comment renouer avec une relation franco-allemande productive quand le président français commence son mandat en affirmant qu’il ne peut se promener dans les rues de Francfort et de Berlin sans être « terrorisé » ? Quand, dans la cabine de pilotage, Madame Merkel enclenche la marche arrière pendant que (parce que ?) son coéquipier français veut passer tout de suite en cinquième vitesse ? Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont certes réussi à trouver laborieusement des compromis sur le traité simplifié, sur l’Union pour la Méditerranée, ou sur la crise de l’euro, mais on sent bien qu’ils n’ont pas établi une relation de confiance et de sincérité, et on voit bien qu’ils ne proposent aucune vision commune pour l’Europe.

 

C’est une vérité que la relation franco-allemande est tout sauf évidente. Nos deux peuples sont différents. Ils n’ont pas la même mémoire. Ils n’ont pas les mêmes structures. Ils n’ont pas les mêmes réflexes. Ils n’ont pas les mêmes orientations.

J’en donnerai quelques illustrations saisissantes. Sur les questions de monnaie et de gouvernance économique, nous savons combien les Allemands sont attachés à la « culture de stabilité » et à la liberté des échanges, et combien les Français veulent introduire du volontarisme et de la protection dans la politique économique, monétaire et commerciale en Europe. Sur le nucléaire, le peuple français assume dans sa grande majorité le choix qui a été fait tant au niveau militaire (la dissuasion) qu’au niveau civil (l’énergie nucléaire), même si l’accident de Fukushima nous conduit nous aussi à nous interroger sur les risques que comporte ce mode de production d’énergie, et à réfléchir sur les moyens d’accroître substantiellement la part des énergies renouvelables. Sur les questions militaires, nous Français ne rechignons pas au recours à la force quand il est nécessaire, et nous pensons que l’Europe doit s’affirmer comme une puissance sur la scène internationale, alors qu’en Allemagne les interventions militaires restent perçues avec réticence, comme vient de le montrer l’affaire libyenne.

Il s’ajoute d’autres différences. Les Français aiment les idées générales, les plans d’ensemble et le volontarisme de la décision imposée d’en haut, alors que les Allemands sont plus soucieux de règles, de pragmatisme, et de consultation large dans la prise de décision. Il en résulte que les Français et les Allemands ont parfois du mal à s’entendre. Cette difficulté qui relève typiquement du « management interculturel » est bien connue dans les entreprises, et n’est pas propre seulement à nos deux cultures. Par ailleurs, la France continue de croire à son message universel et veut porter une ambition pour l’Europe, ce qui est parfois brocardé ici comme l’orgueil mal placé de la « grande nation ». La France est un vieux pays centralisé, construit autour de l’armature d’un Etat puissant consolidé avec les siècles. L’Allemagne est un pays fédéral, riche des contrepouvoirs de sa société civile, et de la force de ses corps intermédiaires. La France est depuis des siècles un pays de brassage ethnique, où l’on applique le « droit du sol ». L’Allemagne n’a longtemps eu qu’une conception ethnique de la nation, fondée sur le « droit du sang ». La France est un pays latin, ouvert sur la mer, qui a le regard tourné vers les pays méditerranéens et plus loin vers l’Afrique et le monde francophone. L’Allemagne est un pays avant tout continental, traditionnellement orienté vers l’Est, vers l’Europe centrale, vers la Russie, et plus loin vers l’Asie centrale et la Chine, et en même temps entré de plain pied dans la mondialisation anglo-saxonne, fondée sur la libéralisation des échanges, la course en avant technologique et le primat de la langue anglaise.

 

Je pense que cette diversité et ces différences sont une chance et une richesse, et que l’Europe a tout à gagner de la capacité de la France et de l’Allemagne à travailler à des positions communes sur tous les sujets. Nos deux pays n’ont aucunement vocation à imposer leurs positions communes ou à établir une sorte de « directoire » en Europe. Mais ils continuent de former une « masse critique » essentielle qui est vitale pour le fonctionnement de l’Union européenne. Comment pourrait-il en être autrement alors que nous sommes les deux plus grands pays de l’Union, parties prenantes à toutes ses politiques (y compris Schengen et l’euro), et que nous représentons ensemble 30 % de la population de l’UE27, 40 % de son PIB, et même 50 % du PIB de la zone euro ?

Zbigniew Brzezinski a caractérisé la relation franco-allemande par une formule fulgurante d’intelligence, en 1997 : « à travers la construction européenne, la France vise la réincarnation et l’Allemagne la rédemption ».

Cette formule n’est sans doute plus tout à fait exacte aujourd’hui. Dans le « couple franco-allemand », l’Allemagne pèse par la force de son économie et de son industrie, qui s’est accrue depuis la réunification et les efforts de compétitivité réalisés à l’époque du chancelier Schröder, mais elle assume aussi des responsabilités politiques et militaires croissantes et elle est plus tentée que par le passé de placer ses intérêts nationaux avant l’intérêt européen. La France ne s’en est jamais privée, même si elle a su, en particulier avec François Mitterrand, réconcilier l’intérêt national et l’intérêt européen. La France de son côté pèse par certains atouts politiques ou culturels dont l’Allemagne ne dispose pas (le siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies, le statut de puissance nucléaire militaire, des bases militaires permanentes outre-mer, le rayonnement international de la langue française), et sur la longue durée notre pays affiche une croissance plus forte et une démographie plus dynamique (depuis 2000, il naît plus d’enfants en France qu’en Allemagne).

Ma conviction, c’est qu’en réalité le temps long travaille à une relation franco-allemande plus équilibrée,à une Allemagne moins inhibée sur le plan politique, à une France plus forte sur le plan économique et démographique, et que ce rééquilibrage est une bonne chose pour l’Europe.

Lorsque la France et l’Allemagne parviennent à formuler des compromis sur la gestion de la monnaie unique ou sur la relation avec les voisins de l’Union européenne, ces compromis ne sont souvent pas très loin du point d’équilibre acceptable par tous leurs partenaires. Ce sont d’ailleurs souvent les mêmes pays ou les mêmes responsables qui critiquent le « directoire franco-allemand » un jour, et qui s’inquiètent le lendemain quand l’entente franco-allemande est grippée. Cela ne veut pas dire que nos deux pays ne devraient pas travailler parfois avec d’autres partenaires, plus particulièrement avec le Royaume-Uni sur les questions de politique étrangère et de défense en général, avec la Pologne sur les relations avec les pays à l’Est de l’Europe, avec l’Italie et l’Espagne pour les relations avec la Méditerranée et l’Afrique, ou avec l’Italie et l’Autriche pour les Balkans. Ni qu’ils ne devraient pas, de façon constante, travailler en bonne intelligence avec les autorités européennes à Bruxelles (Président de la Commission, Président du Conseil européen, Haute Représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité). Ni qu’ils devraient mépriser les « petits » pays de l’Union européenne, car les initiatives et les propositions que prennent parfois les « grands », au titre de leurs responsabilités particulières, ont toujours vocation à être discutées et approuvées dans les enceintes officielles de l’UE.

 

Mais l’Europe ne peut pas fonctionner correctement sans la clé magique d’une entente étroite entre nos deux pays. Je suis fermement convaincu que l’avenir de l’Europe et de la construction européenne passe par une relation franco-allemande revivifiée, par une confiance retrouvée, par une revitalisation des liens entre nos deux pays à tous les niveaux, pas seulement au niveau des gouvernements, mais aussi au niveau des collectivités territoriales, des entreprises, des laboratoires de recherche, des universités, des écoles, des médias, des organisations de la société civile, des syndicats.

Si nous ne nous donnons pas la volonté et l’énergie d’approfondir ces liens entre nous, alors comment pourra-t-on le faire à l’échelle de toute l’Europe ? Inversement, le fait de faire fructifier cette relation particulière entre nous ne peut qu’être un exemple et une source d’inspiration pour renforcer nos liens avec les autres, avec la Pologne par exemple dans le cadre du « Triangle de Weimar », ou au-delà des frontières de l’UE avec les pays du Maghreb ou de l’Est de l’Europe.

Je ne plaiderai pas ici pour une « union franco-allemande » qui relève du fantasme, ou pour des gadgets institutionnels sans lendemain, mais pour un nouvel élan, pour une mobilisation des énergies, soutenue par la volonté des pouvoirs publics, et des moyens accrus là où c’est possible. Tous ceux qui sont prêts à contribuer à densifier la relation franco-allemande, dans les milieux économiques, sociaux, culturels, médiatiques, éducatifs, doivent y être ardemment et constamment encouragés par les gouvernements.

Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’une communication d’un jour sur « l’agenda franco-allemand 2020 » (adopté au Conseil des ministres franco-allemand du 4 février 2010), mais d’une mise en œuvre continue, patiente et persévérante, bénéficiant de l’engagement soutenu et bienveillant des autorités et des administrations des deux pays. Et cela passe aussi, bien sûr, par la relance de l’apprentissage de la langue du partenaire de chaque côté du Rhin.

Ce que je souhaite donc, c’est avant tout que l’on change de méthode, que l’on cultive la confiance et le travail en commun. Au lieu de multiplier les initiatives intempestives, que l’on se concerte de façon systématique. Que l’on soit à l’écoute du partenaire. Que l’on développe les initiatives en commun. Or j’ai le regret de dire ici que Nicolas Sarkozy n’a jamais fait de franco-allemand par conviction, mais contraint et forcé par les événements, et ce manque d’engagement se fait cruellement sentir comme une béance dans la politique européenne.

 

 

Je voudrais terminer en développant trois chantiers majeurs dans lesquels la France et l’Allemagne pourraient essayer de faire converger leurs positions pour proposer une vision commune et entraîner leurs partenaires.

 

Le premier grand chantier est celui de la politique économique, de l’emploi et de la monnaie unique.Il n’y aurait pas eu la monnaie unique si Jacques Delors, Helmut Kohl et François Mitterrand n’en avaient préparé ensemble l’accouchement. Si l’on n’avait pas décidé, au Conseil européen de Maastricht, en décembre 1991, il y a presque vingt ans, de fixer un délai ferme et définitif à la naissance de l’euro. Si ce choix n’avait pas été confirmé par Lionel Jospin, Jacques Chirac et Gerhard Schröder.

L’euro est notre bien le plus précieux. C’est le plus fort symbole de l’unité de l’Europe, et de l’unité entre la France et l’Allemagne. Madame Merkel a fini par reconnaître – il lui a fallu du temps – que l’échec de l’euro serait l’échec de l’Europe. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire échouer l’euro et nous ne pouvons pas nous permettre de faire sortir un seul pays de la monnaie unique, car ce serait entrer dans un engrenage fatal qui montrerait aux yeux de tous que la construction européenne est réversible.

Cette monnaie unique n’appartient ni aux Français ni aux Allemands, mais à tous les peuples qui l’ont en partage. Nous devons la gérer avec un esprit de responsabilité, c’est-à-dire des règles communes, mais aussi avec un esprit de solidarité.

Nous connaissons l’attachement des Allemands à la « culture de stabilité », à ce sens de l’efficacité, de l’effort et de la compétitivité qui fait la force du modèle économique allemand. Que l’Allemagne tire l’Europe vers le haut dans la compétition mondiale, qu’elle soit attachée à une monnaie forte et à la lutte contre l’inflation, c’est une réalité exigeante que la France a acceptée au moment du tournant décisif pris par François Mitterrand en 1983. Nous savons que toute politique économique raisonnable doit en passer par là, et que c’est pour la France une question vitale de crédibilité que de mettre en ordre ses finances publiques et d’assurer sa compétitivité sur le marché mondial.

Mais, nous ne devons pas non plus nous tromper de priorité. La monnaie n’est pas une fin en soi. La zone euro n’est pas là pour être un « camp disciplinaire » (Hubert Védrine). Notre objectif premier, ce doit être la croissance et l’emploi, pour le bien-être de tous nos concitoyens. Et nous avons, nous socialistes, nos idées sur ce que peut être une politique juste et efficace de soutien à la croissance et à l’emploi en Europe.

Wolfgang Schäuble a dit, pendant la crise de l’euro, qu’on ne pouvait pas demander à la meilleure équipe de jouer moins bien pour qu’elle ne gagne pas le match. Malgré toute l’estime que je porte à l’Européen de conviction qu’est Wolfgang Schäuble, je préfère la réflexion récente de l’ancien chancelier Helmut Schmidt, qui expliquait l’an dernier, dans les colonnes de l’hebdomadaire Die Zeit et du quotidien Le Monde, qu’un pays qui accumule les excédents commerciaux permanents n’en tire aucun bénéfice à long terme, car il vend sa production en échange d’une monnaie papier qui finit par être dévaluée, et se prive de produits qu’il pourrait consommer. Je préfère aussi la formule équilibrée de Jacques Delors, qu’il avait inventée au moment du marché unique : « la compétition qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unit. »

Nous avons, socialistes européens, proposé un pacte pour la croissance, l’emploi et le progrès social. Nous pensons que la solidarité passe par l’émission d’obligations européennes, pour venir au secours des pays trop endettés quand ils sont engagés dans des politiques douloureuses d’assainissement de leurs finances publiques, et aussi pour financer des travaux d’infrastructures dans l’Union européenne. Nous pensons qu’il ne faut pas réduire les moyens du budget européen, comme le proposent les partis de droite en Europe, parce que nous avons besoin de plus de politiques communes (notamment sur l’énergie) et de projets communs (réseaux de transport et d’interconnexion énergétique, projets industriels, politique commune de la recherche). Nous pensons qu’il faut instaurer de nouvelles ressources pour le budget européen, en particulier une taxe sur les transactions financières. Nous pensons qu’il faut avancer dans l’harmonisation fiscale par le haut, et dans le relèvement des normes sociales, notamment par l’instauration d’un salaire minimal tenant compte de la réalité économique et sociale de chaque pays. Et nous pensons enfin qu’il faut renforcer le rôle de l’Eurogroupe dans la gestion du taux de change externe de l’euro.

Ces idées, je les porterai dans le dialogue avec l’Allemagne et avec nos partenaires européens, si je suis élu Président de la République. Et quels que soient les rapports de force politiques après 2012, je les garderai comme un cap politique constant, pour que la stabilité de notre monnaie unique aille de pair avec une politique de soutien à la croissance, à l’emploi et au progrès social.

 

Le deuxième grand chantier est l’organisation de la paix et de la prospérité sur notre continent européen et ses marges orientales et méditerranéennes.L’Europe s’est beaucoup élargie dans les dernières années. La France et l’Allemagne n’ont pas toujours été d’accord sur les bienfaits, les conditions et le rythme de l’élargissement à l’Est. Mais maintenant qu’il est accompli, nous avons besoin d’une pause pour « digérer » les nouveaux Etats membres, et favoriser la poursuite de leur rattrapage économique. La Croatie devrait bientôt nous rejoindre, mais au-delà de la Croatie il faudra sans doute beaucoup de temps pour faire aboutir les négociations d’adhésion avec les autres pays des Balkans occidentaux, et pour surmonter les nombreux problèmes de stabilité politique, d’état de droit, de réformes économiques et de reconnaissance du statu quo territorial, qui se posent dans cette région. Quant à la Turquie, des engagements ont été pris, des négociations sont en cours, mais il est admis par tous que l’issue finale ne peut être garantie à l’avance. Nous devons laisser toute sa chance au processus de négociation, mais il est certain qu’aujourd’hui plusieurs conditions d’une adhésion de la Turquie à l’Union européenne ne sont pas réunies.

Je me félicite que sur ces questions relatives aux futurs élargissements de l’Union européenne, les points de vue des Français et des Allemands se soient grandement rapprochés. Et j’y vois une chance pour nous fixer ensemble la priorité d’une consolidation et d’un approfondissement de notre construction européenne.

Au-delà de l’élargissement, la question de la relation avec nos voisins de l’Est de l’Europe et de la Méditerranée est un enjeu capital. Il nous faut dépasser la vision d’une Allemagne tournée vers l’Est, et d’une France tournée vers le Sud, et produire ensemble une stratégie commune pour l’Union européenne. Nous ne sommes plus au temps des partages d’influence, et je me félicite pour ma part que l’Allemagne ait voulu faire partie de l’Union pour la Méditerranée, initiative qui partait d’une bonne idée mais a été mal conçue, mal préparée et mal vendue par le Président Sarkozy à nos partenaires, ce qui a contribué à une sérieuse brouille franco-allemande.

Il est vrai que la France a des liens plus anciens et plus profonds (et parfois douloureux) avec les pays arabes, tout comme l’Allemagne a des liens anciens et profonds (et également douloureux) avec les peuples d’Europe centrale et orientale. Mais nous n’avons pas plus de raisons de nous désintéresser de ce qui se passe à l’Est de l’Europe, que les Allemands n’en ont de se désintéresser de la Méditerranée et de l’Afrique. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une politique européenne de voisinage efficace et robuste, dotée de moyens suffisants et d’outils performants. La France et l’Allemagne devraient unir leurs forces pour renforcer cette politique de voisinage, accroître ses moyens, afin de soutenir les forces démocrates et la société civile dans ces pays, d’encourager l’ouverture des échanges et les réformes économiques, et de résoudre les conflits régionaux. C’est justement parce que nos deux pays ont des sensibilités différentes qu’ils peuvent proposer à nos partenaires des solutions communes et ambitieuses. La résolution du conflit israélo-palestinien, en particulier, qui doit passer par un règlement territorial permettant aux deux Etats de vivre en paix, est une priorité qui est dans l’intérêt de tous.

 

Le troisième grand chantier est l’affirmation de l’Europe dans le monde.

Ce que nous appelons parfois, en France, « l’Europe puissance ». L’Union européenne est construite sur un idéal, sur des valeurs. Mais elle se meut dans un monde de conflits d’intérêts et de rapports de force. Défendre à la fois nos intérêts et nos valeurs face au reste du monde, dans le partenariat avec les Etats-Unis, dans le rapport avec la Chine et la Russie, et avec d’autres puissances émergentes, voilà le défi qui se pose aux Européens, et en particulier à la France et à l’Allemagne.

Cela suppose de se mettre d’accord sur deux choses qui ne vont pas forcément de soi entre nos deux pays.

D’abord la question de la réciprocité. Nous, socialistes français, prônons la notion de « juste échange », ou « fair trade ». Nous ne pouvons pas accepter que des pays qui ne respectent pas des normes sociales, sanitaires ou environnementales minimales puissent pratiquer une sorte de « dumping » qui menace notre compétitivité et nos emplois. Pour que nos économies restent ouvertes, il faut qu’il y ait un minimum de règles du jeu communes et, quand il le faut, des protections, des garde-fous. La mondialisation ne doit pas conduire à un alignement vers le bas des salaires et de la protection sociale, mais à un progrès collectif vers plus de développement durable, plus d’équité dans la distribution des richesses, plus de régulation face aux excès des marchés. Il est fondamental que l’Europe porte cette préoccupation dans son rapport avec les pays émergents. Sinon nous serons confrontés chez nous à la poursuite de la montée des mouvements populistes, qui « surfent » sur les sentiments hostiles à la construction européenne et à la mondialisation, et y apportent des réponses fausses et illusoires, comme par exemple la sortie de l’euro.

Deuxièmement, la question de la « puissance européenne ». Il n’est pas question de faire de l’Union européenne un géant militaire et stratégique à l’égal des Etats-Unis. Ce n’est ni possible ni souhaitable. Et l’Europe doit œuvrer à la relance du désarmement (y compris le désarmement nucléaire) et à la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs. Mais l’Europe doit aussi pouvoir jouer tout son rôle dans la gestion des crises et dans la lutte contre les menaces qui pèsent sur sa sécurité et sur la paix mondiale. Un rôle à la hauteur d’un ensemble qui pèse un quart du PNB mondial, c’est-à-dire plus que les Etats-Unis d’Amérique. Depuis 2003, l’Europe s’est donné la capacité de lancer des opérations civiles et militaires de gestion des crises. Depuis 2009, elle a renforcé ses structures institutionnelles, à travers la fonction de Haut Représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, et la création d’un service européen pour l’action extérieure.

Il est capital de persévérer dans l’affirmation de la politique étrangère européenne. Cela doit passer par une mobilisation accrue des grands pays, ceux qui ont le plus de capacités, le plus de responsabilités, et le plus de volonté, c’est-à-dire la France et l’Allemagne, mais inévitablement aussi le Royaume-Uni. Cela doit passer aussi par un renforcement des moyens communs. On ne peut se satisfaire d’une situation où l’Union européenne n’a même pas les moyens de planifier par elle-même une opération militaire, restant tributaire de la structure de commandement de l’OTAN. On ne peut se satisfaire d’une situation où les Européens, en dépensant 40 % de ce que dépensent les Américains pour leur défense, n’atteignent que 10 % de leurs capacités militaires. Nous devons donc progresser vers plus d’outils communs, vers plus de programmes d’équipement et de recherche en communs, vers une mutualisation des services et des équipements, ce qui suppose un renforcement de l’Agence européenne de défense.

Je suis persuadé que la France n’est pas condamnée à travailler qu’avec le Royaume-Uni, et hors du cadre européen, sur ces questions de défense, comme aimerait nous le faire croire l’Administration Sarkozy. Depuis plusieurs années, les grands partis allemands – la CDU comme le SPD – plaident pour une « armée européenne ». Il faut discuter de ce qu’on entend par ce slogan. La défense est au cœur de la souveraineté nationale, et la décision d’envoyer ou non des soldats dans une opération militaire devra rester une décision nationale relevant des exécutifs et des parlements nationaux. Mais alors que l’Administration Obama se tourne vers d’autres priorités stratégiques, les Européens doivent être capables de prendre en main leur sécurité dans leur environnement proche, ce qui suppose plus de volonté et plus de capacités en commun. Ils doivent être capables de lancer par eux-mêmes, en toute autonomie, bien entendu sous l’autorité des Nations Unies, des opérations civiles et militaires de gestion de crise. Cette dimension doit aussi, à mon avis, faire partie d’un dialogue franco-allemand relancé.

Je n’ai mentionné ici que trois grands défis auxquels nos deux pays pourraient s’atteler en commun. Ce sont des défis majeurs pour le bien-être de nos concitoyens et pour l’avenir de l’Europe. Je ne sous-estime en rien les difficultés, car la relation franco-allemande, même au temps de François Mitterrand et de Helmut Kohl, n’a jamais été un long fleuve tranquille.

Si je souhaite une relation plus forte entre nos deux pays, ce ne peut être pour nous enfermer dans une quelconque « vie de couple », mais pour forger un partenariat de confiance et de responsabilité, qui nous permette d’être à la fois plus forts et plus solidaires dans la mondialisation, de regarder ensemble dans la même direction, de définir notre avenir en commun, et de constituer une puissante locomotive pour l’Europe.

L’Europe que nous construisons a souvent été caractérisée comme une « communauté de destin ». Jacques Delors l’a joliment définie comme une « pensée en acte ». Tel est le sens que je donne à la relation franco-allemande, et que j’espère mettre en pratique avec nos amis allemands si je suis élu en 2012.